Le jeudi 10 octobre dernier, le général Abdourahamane Tiani a signé un décret portant déchéance de la nationalité de neuf personnes proches du président Mohamed Bazoum. Ces personnes sont soupçonnées ‘’d’intelligence avec une puissance étrangère’’ et de “complot contre l’autorité de l’Etat”. Est-ce que cette mesure est pertinente pour surmonter la crise politique inhérente au coup d’Etat du 26 juillet 2023 ? Il ne faut pas se méprendre : on ne règle pas une crise politique à coup de décrets et d’ordonnances. Seule une réelle volonté politique, la décrispation du climat politique délétère et le dialogue politique inclusif pourraient ramener les Nigériens à regarder dans la même direction. Le reste, tout le reste n’est que pis-aller et fuite en avant, comme qui dirait. Regard sur la posture de la junte face à la crise politique dont elle est responsable.
A priori, on pourrait dire que présentement le contexte est difficile voire hostile au dialogue politique au Niger du fait de la posture de la junte à privilégier uniquement le rapport de force. Le président Bazoum et son épouse continuent d’être des otages de façon extrajudiciaire, les détenus politiques gardent prison et les arrestations des opposants continuent. Parmi les neuf personnes ‘’bannies de la République’’, il y a l’ex ministre d’Etat Rhissa Ag Boula, les responsables de la Cellule communication de la présidence, le Directeur de cabinet adjoint Daouda Djibo Takoubakoye, les généraux Mahamadou Abou Tarka, ancien président de la Haute Autorité à la consolidation de la paix, Karingama Wali Ibrahim, ancien directeur du Centre National d’Etudes Stratégiques et de Sécurité (CNESS) et le colonel Souleymane Harouna Gazobi, aide de camp du président Bazoum.
Mais chose curieuse, les leaders du Front patriotique de libération (FPL), ceux du Front patriotique pour la justice (FPJ) et le Front patriotique pour la Libération et la Justice (MPLJ) qui ont respectivement endommagé les installations du pipeline, détiennent le préfet de Bilma et des éléments des Forces de Défense et de Sécurité (FDS) à Chirfa ne figurent pas sur la liste des personnes déchues de leur nationalité. L’élément de la Radio-Télévision du Niger (RTN) annonçant la reddition des membres de ces fronts a été démenti en temps réel par les responsables desdits fronts à savoir Mahmoud Salah et Moussa Kounai.
Parallèlement au bannissement de ces proches du président Bazoum, le samedi 12 octobre, la junte a procédé à la remise de la médaille ‘’Sarauniya Mangou’’ et des témoignages de satisfaction à une quarantaine de structures pour services rendus à la Nation. Il faut dire que ce sont des activistes, des organisations de la société civile et des leaders religieux qui sont récipiendaires de ces médailles. Tout ce beau monde partage une seule qualité : être des porteurs d’eau à la cause patriotique ! Mais aussi pour leur complicité, leur opportunisme, leur excès, leur silence ou pour avoir piétiné les écritures ou prêcher la bonne nouvelle selon les désidératas des maitres du nouvel ordre.
Pourtant à bien d’égards, la réalité trahit la profession de foi, les promesses et les engagements de la junte au lendemain des évènements du 26 juillet 2023. Il faut faire avec, dirait-on. Il n’y a rien à redire. C’est bien d’avoir des médailles pourvu qu’on soit quitte avec sa conscience au regard de ce qui se trame pour l’avenir de notre pays. Nul ne peut échapper à son destin, avertissent les écritures.
La junte maintient la suspension des partis politiques, les soutiens du président Bazoum persistent et signent en demandant sa libération, la coalition des fronts rebelles demandent également la libération de Bazoum et le retour à l’ordre constitutionnel. Dans un contexte où la situation sécuritaire est dégradée, en atteste la déclaration tardive du Comité Union Tillabéry, la junte a intérêt à décrisper la situation politique délétère depuis le 26 juillet. Les personnes dont la nationalité est déchue sont des opposants politiques jusqu’à preuve du contraire. Comment comprendre que ces personnes soient considérées plus dangereuses que les chefs rebelles qui ont déjà franchi le Rubicon en posant des actes infâmes notoirement connus de l’opinion publique ? Il va sans dire que la junte doit revoir sa copie en évitant de prendre des risques conflictogènes pour le pays. Autrement, l’issue pour la crise politique actuelle n’est pas pour demain. Qui plus est, l’image du Niger pourrait être entachée et le pays pourrait risquer ses intérêts vis-à-vis de la communauté internationale.
Une mesure liberticide…
Cette mesure de déchéance de nationalité est considérée comme liberticide par les défenseurs des droits humains depuis la signature de l’ordonnance n°2024-43 du 27 août 2024, instituant, au Niger, un Fichier des Personnes, Groupes de personnes ou Entités (FPGE) impliqués dans des actes terroristes ou dans toutes autres infractions portant atteintes aux intérêts stratégiques…
Très tôt, votre journal a également alerté sur la volonté de la junte d’étouffer toute voix discordante dans sa propension à instaurer une pensée unique dans le pays. “C’est bien connu, sous les dictatures, les opposants ou mal-pensants sont réduits au silence par l’exil, l’emprisonnement voire l’assassinat. Au Niger, en plus des arrestations extra-judiciaires, la junte continue d’inventer d’autres procédés pour sévir contre les citoyens qui ne cautionnent pas sa vision. L’Ordonnance du président du CNSP du 27 août 2024 n’est rien d’autre qu’un moyen de règlement de comptes politiques en vue de mettre hors d’état de nuire des adversaires politiques notamment les partisans du président renversé. Au lieu de faire face aux grands défis qui assaillent le pays, le général Tiani se dote plutôt d’une nouvelle ordonnance pour déchoir certains nigériens de leur nationalité ! Est-ce le remède au refus de la pensée unique ? N’est-ce pas anachronique de concevoir un gouvernement sans opposition ?”, avions-nous écrit en août dernier.
Au moment où la junte prône la tenue du Forum national inclusif, le Niger a plutôt besoin du dialogue politique, de la participation de tous ses fils quelle que soit leur obédience. Toutes les crises politiques y compris les guerres finissent par s’estomper à travers le dialogue autour d’une table.
Dans le guide du facilitateur du dialogue entre partis politiques de l’International Institute for Democracy and Electoral Assistance, on peut lire ceci : « Le dialogue n’est pas une invention moderne. À travers l’histoire et dans la plupart des sociétés, le fait de rassembler des personnes pour les aider à surmonter leurs différences et à résoudre leurs problèmes a toujours été une mission prestigieuse, généralement confiée à des individus expérimentés, à des anciens ou à des personnes respectées pour la qualité de leur jugement et leur sagesse. Certains éléments de « méthodologie du dialogue » ont été et sont encore employés dans les sociétés traditionnelles et s’appuient sur des procédures et coutumes ancestrales (par exemple, les jirgas, les shuras et les conseils de village). Leur validité est d’ailleurs reconnue dans les processus de justice de transition, de gestion des conflits et de réconciliation (IDEA international, 2008b)»
Ainsi selon les situations de crise, on observe souvent des initiatives internes où les acteurs en présence peuvent accepter de se retrouver pour discuter des problèmes au nom de l’intérêt général. Tout comme on a recours également aux médiations qu’elles soient nationales ou internationales.
Invité à Niamey par les fidèles chrétiens pour animer une conférence sur le dialogue interreligieux, le sage Amadou Hampathé Bâ a déclaré : « Mon maître Tierno Bokar avait l’habitude de dire : ‘’il y a trois vérités : ma vérité, ta vérité, et la Vérité. Cette dernière se situe à égale distance des deux premières. Pour trouver la vérité dans un échange, il faut donc que chacun des deux partenaires s’avance vers l’autre, ou ‘’s’ouvre’’ à l’autre. Cette démarche exige, au moins momentanément, un oubli de soi et de son propre savoir. Une calebasse pleine ne peut pas recevoir d’eau fraiche… », Amadou Hampathé Bâ, Jésus vu par un musulman.
Le dialogue n’est pas chose aisée en ce sens qu’il suppose une violence sur soi. Une certaine renonciation à quelque chose auquel l’on tient tant. Le psychanalyste Jacques Lacan a dit : « Le dialogue parait en lui-même constituer une renonciation à l’agressivité ». En effet, opter pour le dialogue, c’est renoncer à la violence ou d’autres voies d’expression non rationnelles.
C’est, pour ainsi dire, communiquer. Et on le sait, le but de toute communication c’est la compréhension mutuelle. Quand on parle, c’est pour se faire entendre et surtout se faire comprendre. On échange, on discute mais pour qu’il y ait discussion il faut s’accorder sur quelque chose. Cet accord n’est possible que lorsque les interlocuteurs peuvent participer sans aucune contrainte extérieure.
Certains Nigériens sont adeptes du rapport de force. Mais la gestion d’un Etat exige plutôt la pondération et le sens de la répartie. Dans cette optique, la gestion d’un pays ne saurait être réductrice comme celle d’une caserne qui ignore la notion de dynamique des groupes. Le Niger n’est pas à son premier coup d’essai dans la gestion des transitions militaires. Chaque pays a ses propres réalités de sorte que ce qui est faisable au Burkina ou au Mali pourrait être problématique au Niger. C’est pourquoi, la junte doit éviter un Forum de façade, l’inclusivité doit être de mise à travers des débats contradictoires pour définir objectivement ce que les uns et autres entendent par REFONDATION du Niger. Toute manipulation ou raccourci dans le sens de concocter ce qu’on voudrait au lieu de ce que veulent les Nigériens pourrait avoir des conséquences fâcheuses pour le pays. Les observateurs avertis s’accordent à dire qu’on est déjà mal parti en ce sens que sans décrispation de la situation actuelle, ce serait mettre la charrue avant les bœufs que de parler de Forum national inclusif. Si la volonté politique existe, il y a des préalables à la tenue du Forum dont entre autres : la libération de tous les détenus politiques, le dialogue avec les fronts rebelles, le renoncement à l’instauration de la pensée unique et la cessation du lynchage des opposants. Ces préalables seraient des gestes forts de la part de la junte pour décrisper la situation sociopolitique du pays. Si l’objectif est d’amener tous les Nigériens à regarder dans la même direction, à notre humble avis, aucun sacrifice n’est de trop. Il importe d’éviter pour le Niger un éternel recommencement.
Elh. M. Souleymane
L’Autre Républicain du jeudi 17 octobre 2024